Rédaction  - Avant Garde

Changement de PDG, changement de stratégie : la direction de Carrefour vire la barre et ce sont les salariés qui vont passer à la renverse !

Bompard, le magnat de la finance, arrivé à la tête du groupe il y a seulement quelques mois, ne fait pas dans la dentelle. L’annonce de sa stratégie était normalement prévue pour 2017 mais a finalement été repoussée au mardi 23 janvier dernier. Entre-temps, Bompard a distillé quelques informations sur son plan ; suffisamment pour maintenir un climat anxiogène au sein du groupe, pas assez pour qu’un grand mouvement puisse se construire pendant les fêtes.

Bompard étant incapable d’assumer les conséquences sociales de sa stratégie, ce sont les journalistes en conférence de presse qui ont appris aux salariés que plus de 5000 emplois seraient supprimés en tout et pour tout !

Carrefour un géant au pied d’argile ?

C’est ce qu’essaye de faire croire la direction au prétexte de mauvais résultats en France et sa rétrogradation à la 9e place mondiale et 2e place nationale dans le secteur de la grande distribution.

Si Carrefour s’est effectivement fait doubler par des distributeurs qui ont été plus agressifs sur la baisse des prix et/ou plus innovants (comme Leclerc ou Amazon), le chiffre d’affaire mondial du groupe est en progrès et immense : 88 milliards d’euros de chiffre d’affaire en 2017.

Mais le chiffre d’affaire ne fait pas le profit et le groupe communique d’ailleurs davantage sur un résultat opérationnel (ROP) en recul de 15%.

Tout d’abord, un ROP n’est pas un résultat net : il existe encore beaucoup de « filtres » entre ces deux résultats comme le résultat financier. Les comptes 2017 du groupe n’étant publiés que le mois prochain, impossible de connaître le détail et savoir ce qui tire ce résultat vers le bas. Le même discours était utilisé en 2016 alors que leurs comptes révélaient que deux types de charges détérioraient les ventes en progression du géant de la distribution : les restructurations et les frais de publicité. Est-ce aux salariés de payer les mauvaises décisions de la direction ? Non !

Les hypers en France, accusés d’être un format caduc car leur chiffre d’affaire stagne en 2017, représentent tout de même la moitié du chiffre d’affaire réalisé dans le pays. Les magasins, tous formats confondus, en France assurent aussi presque la moitié des résultats mondiaux. Les hypermarchés ralentissent-ils donc la marche du groupe ? Non plus.

Les taux de marge commerciale, soit la différence entre l’argent tiré des ventes et le coût des marchandises, sont très importants dans le secteur de la grande distribution : entre 20 et 27% pour les produits alimentaires et un peu moins pour le non-alimentaire. Et celui de Carrefour a même tendance à augmenter : en 3 ans, ce taux de marge a gagné 1,4 points.

Le problème n’est donc pas que les magasins Carrefour ne soient pas rentables mais qu’ils ne soient jamais assez rentables pour sa direction et ses actionnaires ! Le groupe a d’ailleurs pu se permettre de verser 207 millions de dividendes au titre de 2015 à de grands actionnaires comme Bernard Arnault! D’ailleurs le cours de son titre connaît une belle envolée depuis que Bompard est arrivée à la tête du groupe et a annoncé ses grandes coupes!

David contre Goliath : le concurrent Amazon

Bompard voit les choses en grand ! Il s’est fixé comme modèle commercial et ultime concurrent : Amazon. Ce géant de la vente en ligne a fait son entrée dans le secteur alimentaire depuis peu avec la vente en ligne de produits frais mais aussi dans la grande distribution avec l’achat de Whole Food.

Ainsi, Carrefour se lance pieds et poings liés dans une course à l’épuration. Parce que c’est ça le modèle d’Amazon : le stockage, la vente en ligne et le transport sur vente uniquement. Cela permet de supprimer tous les autres services (les caisses, le conseil, l’accueil…etc.), « charges » pour la direction, qui viendraient dégrader son taux de profit et de rentabilité .

Ainsi, la stratégie annoncée de Bompard pour faire face aux attaques d’Amazon sur son secteur s’articule autour de trois grands axes lourds de conséquences sociales et sanitaires pour les salariés :

–    La stratégie omnicanal et multiformat

–    Réorganisation des hypermarchés  et mise en location-gérance

–    Ouverture des magasins le dimanche

La stratégie ominicanal et multiformat

Les distributeurs ont trouvé avec Internet une niche d’or. En effet, l’achat en ligne et la livraison à domicile ou en Drive permettent de vendre aux salariés-consommateurs un nouveau bien: du temps. C’est d’ailleurs LA fixette de Bompart: investir tous les canaux de distribution possibles notamment Internet.

Sauf qu’Amazon a pris une sacrée avance:  les sites internet du groupe Carrefour comme RueDuCommerce.com, Courses.Carrefour ou Greenweez (magasin bio en ligne) ne sont pas à la hauteur. Trop segmenté, l’offre n’a pas la puissance de frappe d’une adresse unique comme Amazon.

Alors le PDG a décidé d’accélérer les choses en mutualisant ses achats avec Darty, prenant 17% de participation dans VentesPrivées.com et en louant les services d’une filiale de Publicis pour sa stratégie numérique. De tous ces partenariats, ce qui pourrait se profiler à long terme, c’est un rapprochement sous une même bannière qui serait en capacité de faire face à Amazon.

A l’echelle du groupe, un site Internet unique profitant de l’image de la marque principale doit voir le jour : Carrefour.com

Bompard boude les hyper et souhaite multiplier les formats de ses magasins. Le maillage des Cash&Carry et des Drive Carrefour est faible par rapport aux concurrents et peu automatisé. La multiplication de ces structures de Drive va changer les métiers de la grande distribution avec notamment des risques renforcés sur la santé au travail liés à la polyvalence, la cadence et/ou des troubles musculosquelettiques lors de la préparation de commande.

Ainsi pour renforcer son positionnement omnicanal et multi format, Bompard compte investir 2,8 milliards.

Réorganisation des magasins et location-gérance : « alléger » l’entreprise.

Le couperet est tombé et tout le monde est concerné ! Presque un quart des salariés des sièges avec la fermeture de celui de Boulogne (2 400 salariés) seront évincés par un Plan de Départ Volontaire.

Ensuite, le groupe cherche à se débarrasser de 273 des ex-magasins Dia qu’il avait acheté en 2014 pour les transformer en Carrefour Market, City ou Contact. N’ayant pas encore trouvé de repreneur, ce seraient 2 100 suppressions de postes supplémentaires selon la CGT.

Aussi, la direction de Carrefour souhaite, au prétexte de la stagnation des résultats et de la concurrence accrue ; réduire ses surfaces de ventes et réorganiser ses hypermarchés. Ainsi, l’espace dédié au non-alimentaire sera réduit au profit de la location à d’autres enseignes, d’une conversion pour la préparation de commandes ou simplement cédées aux galeries marchandes. Le groupe n’annonce pas de suppression de postes liés à cette mesure : cependant il pourra très bien ne pas remplacer les départs de la centaine de salariés concernés.

La direction prévoit également de se « séparer » de 5 hypermarchés, de les mettre en location gérance plus exactement. Cela permet à Carrefour de percevoir de l’argent pour la location de son fond de commerce (des redevances) tout en se dédouanant des « charges » fixes, de personnel…etc. D’ici 15 mois, environ 800 salariés devront renégocier leur accord d’entreprise, perdant ainsi nombre d’acquis individuels !

Et pour finir, Bompard prévoit un plan d’économies de 2 milliards d’économies d’ici 2020. Cette réduction des coûts grâce à « l’optimisation », la « rationalisation », l’automatisation et une productivité accrue pourraient supprimer une centaine de postes en logistique également.

C’est donc 5000 emplois du groupe en France qui sont en danger à terme.

Les jeunes, variable d’ajustement de l’ouverture le dimanche

Pour faire face à la stagnation de ses résultats et surtout mieux amortir ses coûts fixes, Carrefour souhaite doper les ventes. Dans sa logique simpliste, la direction soutient qu’ouvrir plus longtemps les magasins permettra aux clients de consommer plus. Sauf que le portefeuille des travailleurs-consommateurs n’est pas aussi élastique… La question du lissage des dépenses n’est d’ailleurs jamais abordée par la direction.

Outre la perte du repos dominical qui est un conquis de longue lutte, le volontarisme voulu par la direction est une promesse dans le vent. Sommes-nous vraiment libres ou non de travailler quand on a besoin d’arrondir ses fins de mois ou quand notre supérieur nous met la pression ?

Aussi l’accord cadre national d’ouverture des magasins le dimanche se fixe comme objectif national de 80% de recrutement externe, sorte de caution emploi mise en avant par la direction. Si cet objectif peut être respecté, ces recrutements sont parfois à 99% des emplois étudiants. Une site forte proportion de salariés jeunes et précaires risque de désorganiser le travail dans les magasins et de surcroit alourdir la charge mentale du personnel permanent contraint d’encadrer ces jeunes recrues.

Carrefour, un employeur subventionné

Carrefour est le premier employeur privé de France, ce nouvel épisode de casse sociale est une question d’ampleur nationale et même internationale (la Belgique subit aussi des fermetures de magasins qui concerneront 1 200 salarié.e.s).

Le groupe touche 136 millions d’euros d’argent public chaque année au titre du CICE (Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi). Nouvelle preuve, s’il en était besoin, de l’absurdité de ce crédit d’impôt. Cet engagement de l’argent public au service des patrons, impose à l’Etat de réagir face à une catastrophe annoncée pour l’emploi.

La CGT et FO ont d’ores et déjà commencé le travail de mobilisation des salariés pour la semaine de mobilisation à venir du 5 au 10 février avec deux temps forts : un rassemblement devant l’hyper Carrefour de Montreuil le 5 en présence du numéro 1 de la CGT et une grève le 8 Février.