Source: FAKIR

arton946

 

Les charges, les charges, les charges... »
À entendre les médias, et le Médef, les entrepreneurs ne radoteraient que ça : « baisser le coût du travail. »
Avec un ennemi : l’État. Voire les salariés.
À les rencontrer, pourtant, à les écouter, on leur découvre d’autres adversaires, bien plus redoutables : les « donneurs d’ordre », « les financiers », « les prédateurs ».
Qui tuent nos entreprises avec méthode.


Un dossier de Baptiste Lefèvre et François Ruffin

Espionnage en conf’call, Issoudun, jeudi 16 janvier

Tout part d’un courriel, comme souvent chez nous.

Mais comme rarement chez nous, c’est un courriel de patron :

De:
<s.mousseau@emirou.com>
à:
baptiste@fakirpresse.info
Date:
20 octobre 2016 à 12:38
Bonjour,
Nous subissons actuellement les assauts d’un client qui cherche tous les moyens pour renégocier ses factures. C’est un problème de fond. La justice étant trop lente, les fournisseurs sont obligés d’accepter de renégocier leurs factures pour être payés rapidement.
Le prochain rendez-vous sera par téléphone demain. Il vous sera possible d’accéder à cette conf’call sans vous manifester et prendre toutes les notes que vous voudrez.
Cordialement,
Stéphane Mousseau.


Avant d’espionner en conf’call (conférence téléphonique), on a appelé « Stéphane » (nom, prénom, identités modifiés, et pour les boîtes idem) : « Je suis ingénieur. Quand mon ancien employeur a coulé, j’ai monté un bureau d’études avec un associé, et maintenant un salarié. On est trois. On conçoit des pièces pour l’industrie. »
Là, leur souci, c’est avec un géant américain. « On a tout produit, livré le matos, c’étaient des podiums pour un raout en Allemagne, mais eux ne nous règlent pas. Ils ont bloqué notre facture depuis plus d’un mois. Là, si on n’est pas payés très vite, on dépose le bilan.
On n’a aucun recours, et ils le savent. Ils misent sur la lenteur de la justice. À force, on connaît.
Pour une affaire comme ça, si j’allais au tribunal, ça me prendrait deux ans, sans être payé, et avec 3000 € d’avocat en plus. Je peux pas. Et surtout, on ne peut pas se brouiller : 25 % de notre chiffre dépend de leur responsable achat.
Alors, ils en abusent. Ils réclament des ‘‘gestes commerciaux’’, alors qu’on s’était mis d’accord sur le devis. C’est forcé, et ça devient une habitude. » C’est tellement une habitude que, dans le milieu, ils ont baptisé ça « la technique Drahi » : « Tu sais, le patron de SFR : on le surnomme ‘‘Monsieur 30%’’. C’est le rabais qu’il demandait à ses sous-traitants. »

Comme il en a marre, Stéphane veut un témoin. Qu’on sache comment ça se passe, concrètement. Comment un donneur d’ordre met la pression à son fournisseur.
Le jour J à l’heure H, j’appelle le numéro, je saisis le code. L’oreille collée au téléphone, je respire tout doucement, la main sur le combiné, pour éviter de me faire repérer, et je prie pour que la rédac reste calme, que ça se mette pas à entonner du Merci Patron ! en canon.

« Bonjour, Monsieur Mousseau. »
Je m’attendais à un échange musclé, à du cynique, les pieds sur le bureau, genre JR dans Dallas, un stetson sur la tête, qui vous regarde en rigolant avec son gros cigare. Je suis déçu. Au bout du fil, deux nanas, du service commercial, très polies, très gentilles, un peu trop détendues :
« Vos produits sont arrivés en retard, annonce l’une.

Et avec plein de défauts », souligne l’autre.
C’est dit en souriant. Manifestement, pour elles, il ne s’agit pas d’un conflit, d’un différend, avec de l’agressivité à la clé. Non, c’est leur routine, on le devine. La multinationale dispose d’un service rien que pour ça, pour ces ristournes.
« Mais vous n’avez rien signalé quand on vous a apporté la marchandise ! » s’écrie à demi Stéphane.
Son associé et lui paraissent plus crispés, moins entraînés.
Dans le contrat, une des conditions c’était que les finitions devaient être impeccables.
Et c’est pas ce qu’on constate.
C’est assez subjectif...
On n’a peut-être pas la même définition d’‘‘impeccable’’ non plus. Nous on a bloqué les factures pour avoir cette discussion avec vous.On voudrait un effort tarifaire de votre part. »
Qu’en termes galants ces choses-là sont dites.
« Bon c’est combien, c’est quoi votre objectif ?
Oh la, j’ai pas d’intéressement moi, je vais rien toucher là-dessus, si c’est ça que vous sous-entendez...
— Combien ?
— 1%.
— Vous vous battez comme ça pour 1%...

Notre prochain batch de paiement, c’est mardi... maintenant vous voyez. »
Je rappelle Stéphane, et pour lui, c’est déjà tout vu : « Bien sûr qu’on va accepter. Peu importe le chiffre qu’ils allaient nous annoncer, de toute façon on n’avait pas le choix. C’est des politiques d’entreprise : ne pas payer la facture et attendre de voir.
— 1%, c’est pas grand‐chose quand même, qu’on plaide.
— C’est une manière d’éduquer leur fournisseur. Là, ils veulent retravailler avec nous, donc ils y ont pas été trop fort. Honnêtement, je m’attendais à plus. Mais demain, ils nous feront la même chose en réclamant combien ? 10, 15, 20% ?
— Et ça t’arrive régulièrement ?
— C’est devenu quasi systématique. »

Ainsi va : pour les grands groupes, ne pas respecter leurs contrats, qu’ils ont pourtant négociés, signés, acceptés, c’est devenu « quasi systématique ».
Et ça entraîne des inquiétudes en cascade :
« Comme ils assèchent les marges, on passe lesmois ric-rac. Notre fournisseur de plastique nous ademandé une avance, ça veut tout dire : il n’a plusconfiance. La chaudronnerie avec qui je bosse, on leur doit 40 000 €. Pour eux c’est très grave, ça les met au chômage technique. Y a neuf emplois en jeu quand même. Tu pourrais les appeler, d’ailleurs. »

Injustice fiscale
Dans l’avalanche de cadeaux, celui-ci est presque passé inaperçu sur le site du gouvernement : pour les entreprises, Michel Sapin a confirmé que « le taux d’impôt sur les

sociétés serait bien ramené à 28 % en 2017 pour les PME. La mesure sera généralisée à toutes les entreprises d’ici à 2020. La France aura alors un taux équivalent au taux moyen européen ».
C’est pour le taux affiché, ça.
Le taux réel serait, lui, d’après la Banque mondiale, de 8,4 % pour les groupes du Cac 40.
Le Trésor avance 22 % pour les grands groupes.
Contre 32 % pour les PME.


Le malheur des patrons
Amiens, vendredi 3 février


Dans nos recherches, après ce coup de fil, on est tombé sur cette étude, de l’observatoire Amarok, « soutenu par Malakoff-Médéric et une trentaine de fédérations patronales». Ça classe, d’après les patrons de PME, « les dix principales sources de stress professionnel » :

1- la surcharge de travail (92,8 %),
2- la pression de la concurrence (84,6 %),
3- la perte d’un client (68,8 %),
4- une facture impayée (67,5 %),
5- la chute des commandes (66,4 %),
6- un conflit avec un client (66,4 %),
7- un problème de qualité (64 %),
8- un problème de trésorerie (63,4 %),
9- la pression fiscale (60,6 %),
10- un salarié absent (60,3 %).

Ça nous a surpris : les soucis avec les salariés arrivaient bons derniers, et même les impôts juste avant ! Le gros des motifs, c’était, finalement, des problèmes interentreprises,
« pression de la concurrence », « perte d’un client »,« facture impayée », « chute des commandes », « conflit avec un client », etc., dont on entend bien moins causer que les charges, les charges, les charges...
Si on veut, donc, que les PME se portent mieux, et leurs dirigeants avec, y a peut‐être d’autres refrains à entonner que « allègements, allègements, allègements »...

Les impayés du chaudronnier Vierzon, lundi 20 janvier

« Je sais que ça vient pas d’eux. »
Laurent, le chaudronnier, n’en veut pas trop à Stéphane, l’ingénieur : « Le problème, c’est les acheteurs qui veulent se faire mousser. Ils s’en foutent de ce qu’ils récupèrent. Ils veulent juste aller voir leur supérieur et lui dire “regarde, ce que j’ai gagné”. Même si ça mettoute une chaîne dans la merde. L’année 2015on a pris pour 100 000 euros d’impayés...
— Sur un chiffre d’affaires de combien ?
— 500 000.
— 20%, c’est énorme !

Bah oui, et encore on avait de la trésorerie,parce qu’on avait fait quelques belles affairesavant. Maintenant on ne l’a plus, notre sécurité adisparu. On travaille sans filet. Je dois 19 000 € à mon fournisseur de tôles. Mais on se débrouille.
Si on s’apitoie sur notre sort, on est mort.
— Et le coût du travail, vous en pensez quoi ?
— Je vois pas pourquoi on se plaint de ça, parce qu’onle sait à l’avance. Quand j’ai créé l’entreprise, je savaisque j’aurais des charges à payer. C’était dans monprévisionnel, je l’intègre à mon coût horaire. Bien sûr que c’est des sommes importantes mais ça fait partiedes règles du jeu. Les impayés, c’est du hors-jeu.
Mes employés, d’ailleurs, ça fait deux ans que je ne les ai pas augmentés. Et leur salaire, des fois, ila été versé une semaine en retard. Ça dégrade lesrelations, on ne peut pas demander à quelqu’un qu’on paye en retard de faire des efforts...
— Et si vous aviez pas eu ces impayés, vous les auriez augmentés ?
— Bah, avec 100 000 euros en plus, évidemment qu’ils en auraient bénéficié un peu.
— Mais alors, si c’est un gros point noir, pourquoi on n’en entend pas parler, de ces impayés ?
— C’est des choses qui ne se disent pas, du tabou. Certains de mes clients, s’ils savaientque notre trésorerie était tendue à ce point,ils nous passeraient pas de commande. Par peur qu’on ne puisse pas les réaliser. »

Les plus mauvais payeurs. Amiens, vendredi 3 février

Dans la pile de docs qui s’entassaient petit à petit sur le bureau, y avait aussi cette autre étude, du cabinet Altarès(« né de la fusion entre Dun & Bradstreet France »). En France, d’après ces experts, « 60% des entreprises payent leurs fournisseurs en retard ».
Le retard est donc la norme. 13,7 jours, en moyenne.
« Les mauvaises pratiques fragilisent les PME et, par effet domino, les TPE qui, faute de trésorerie, faute de règlement, ne peuventhonorer un carnet de commandes pourtant en passe de se regarnir », explique son directeur Thierry Million (dans Le Figaro).
Voilà qui causerait, estime Altarès, un quart des faillites. Environ 15 000 entreprises par an...
Une statistique que reprend le « médiateur interentreprises » : « 25 % des faillites d’entreprises sont dues aux retards de paiement. » Et Pierre Pelouzet de chiffrer : « C’est 13 milliards d’euros qui manquent dans les caisses des PME. »
Car les « petites » boîtes laissent leur trésorerie aux « grosses » : « Les PME ne peuvent pas continuer à être les banquiers des grands groupes », s’indigne Stanislas de Bentzmann, ancien président de l’association patronale Croissance Plus.
L’Observatoire des délais de paiement relève, lui aussi, cette lutte des classes interne au patronat : « Plus d’une grande entreprise sur deux règle ses fournisseurs avec retard, contre une PME  sur trois. De même les ‘‘grands retards’’, supérieurs à deux mois, sont proportionnellement deux fois plus nombreux chez les grandes entreprises que chez les PME. » Et cet observatoire de suggérer une mesure choc : faire appliquer la loi ! « La trésorerie qui serait libérée dans l’hypothèse d’un strict respect de la loi est estimée à 12 milliards. »

Mais quelle idée saugrenue ! Que les « grands groupes » respectent la loi, et puis quoi encore ?

Vous imaginez, vous, un gouvernement qui s’attaquerait tout à la fois à « LVMH, Alstom, Airbus, SFR, Etam, Accor, CapGemini », etc., puisque ces fleurons figurent tous dans la
liste officielle, publiée par le ministère de l’Économie, des plus mauvais payeurs ?
Ce serait la France qu’on assassine !
À la place, François Hollande et Manuel Valls ont instauré « pacte de responsabilité » et « crédits compétitivité », des baisses de « charges » à hauteur de 40 milliards...
et dont les « mauvais payeurs » bénéficient pour environ la moitié.

Le rêve du « zéro salarié »
« L’intensification des processus de ‘‘déconcentration productive’’ et de ‘‘concentration économique’’ s’observe à travers la croissance de la part de l’emploi occupé dans les PME et la progression du poids des grands groupes. »
C’est l’Observatoire des PME qui baratine comme ça.
Mais cette prose, pour jargonnante qu’elle soit, résume bien un double mouvement : les grosses entreprises comptent de moins en moins de salariés, et pourtant
elles pèsent de plus en plus économiquement.
Grâce notamment à « l’extension du phénomène d’externalisation », doublée, côté État, d’une « politique de l’emploi de plus en plus nettement orientée en faveur de la création d’entreprises ».
Dans l’idéal, les multinationales se rêvent sans salariés, déléguant ça à des sous-traitants, ou à des autoentrepreneurs. L’« uberisation » ne serait que la partie émergée, visible, caricaturale, de ce processus.


T’as pas une clope ?

Gare du Nord (Paris), jeudi 9 février

« T’aurais pas une clope ? » À Gare du Nord, c’est le cinquième à me taxer. Je lui tends mon paquet : « T’es pas de là toi, hein ?
— Non, pourquoi ?
— Donne jamais ton paquet comme ça, t’es fou. Je pourrais me barrer en courant avec. C’est comme ça qu’ils font, les gars ici. Faut que tu fasses plus gaffe.
— C’est mon problème, j’ai tendance à faire confiance. » Il me tient compagnie, le temps que mon train arrive, pour me protéger de ce monde hostile.

Sam est tailleur de pierre, formé par les Compagnons du devoir. « Y a dix ans encore c’était super. Je me souviens, sur les toits, on voyait les gars du chantier d’à-côté, on leur gueulait : ‘‘Et toi tu gagnes combien ?’’ Si ça payait mieux, le lendemain, soit le patron s’alignait, soit tu te tirais. Maintenant c’est fini. Les grosses boîtes, Bouygues, Eiffage, ont
tout tué. Ils bossent n’importe comment, payent au lance-pierre. À Paris, la plupart des compagnons veulent plus bosser avec eux. Tu connais notre devise ?
Non.
— ‘‘Servir sans s’asservir ni se servir.’’ Crois‐moi que ça colle mal avec les grosses boutiques du BTP. Tu devrais regarder le chantier Laennec.
— Lae-quoi ?
— Laennec. J’y ai bossé quelques jours, c’était le grand n’importe quoi. » Il m’a fallu 0,53 seconde sur Google : « Un grand chantier piège pour le groupe Villemain »,
« Villemain, fleuron de la taille de pierres, en grande difficulté », « Villemain, un artisan du patrimoine en péril ». C’est le leader, en France, sur son secteur, Villemain, du nom de son patron, Christophe Villemain.
Un « maçon de formation », lui, je lis, mais grenouille devenue plus grosse que le bœuf, quatorze filiales, 700 salariés, à la veille de sa chute.

On l’a joint au téléphone.
Il a accepté de nous rencontrer.

L’Icare des PME
Mosnes, mercredi 15 février

Costard cravate, Christophe Villemain nous reçoit dans son château, en Touraine, transformé en hôtel-spa. Et c’est sans doute, désormais, le plus rouge des châtelains, le plus remonté contre le gros capital...

« Tout allait bien pour moi. Je rachetais mes concurrents, très lentement, au fil des années, soit quand le patron prenait sa retraite, soit à la barre du tribunal. Ça tournait. »
Jusqu’à l’erreur fatale : vouloir voler trop près du soleil. Signer un pacte, pas avec le diable, mais pas beaucoup mieux : avec Bouygues.

Un chantier en or à première vue : la reconversion de l’ancien hôpital Laennec, dans le 7e arrondissement de Paris, en îlot de luxe. Avec tout ce qu’il faut comme bureaux,
commerces, duplex de standing, et même un peu, un tout petit peu, de logement social.
Villemain récupère un des lots : la rénovation de la chapelle. Un contrat à 11 millions d’euros pour en faire une salle d’expo du mécène Pinault.

« Ils vous font signer des mètres cubes de documents, et c’est pas une image. Personne ne peut lire tout ça, on n’a pas le temps. Alors le travail démarre, on signe en  catastrophe, et on en oublie le devis. Au fur et à mesure, on se rend compte qu’il y a des mélanges de lots, des prestations complémentaires marquées en tout petit. Donc, on bosse, mais Bouygues refuse de régler. Et impossible de discuter, on ne parle pas le même langage. Nous on est dans le technique, eux c’est du contentieux. Ils ont des services juridiques extrêmement puissants. »
Le chantier se finit avec un surcoût de treize millions : « Vous imaginez, d’un coup je me retrouve avec une perte qui correspond à 20 % de mon chiffre d’affaire. »
Rapidement, l’entreprise se retrouve en « RJ », redressement judiciaire. « J’ai vendu des biens immobiliers, fermé des filiales, étalé les dettes. J’avais une entreprise de location de matériel de chantier, estimée à huit millions. Je l’ai bradée à un concurrent pour la moitié de son prix. Il fallait absolument que je trouve de l’argent pour les payes. Des fois ça se jouait à un jour ou deux. »

La casse sociale qui va avec : la filiale bordelaise, par exemple, passée par-dessus bord. Cinquante tailleurs de pierre sur le carreau : « C’est compliqué humainement. Tout le monde trouvait ça dégueulasse et je comprends. Trois mois avant, j’étais allé les voir pour les féliciter. Ils ne méritaient pas ça, c’était des gens qui avaient des valeurs, qui
travaillaient bien. Le pire c’étaient leurs femmes, quand elles sont venues me voir au tribunal de commerce. J’aurais pu envoyer un délégué, un avocat, mais j’y suis allé par respect. Objectivement, y avait aucune raison de dire ‘‘on ferme’’. » Et pourtant, ça a fermé. Et pas qu’en Aquitaine. Partout en France, Christophe Villemain a taillé dans les effectifs. Deux cents emplois en moins au total, même son château a failli y passer. Il n’a sauvé sa mise que sur le fil, et en ouvrant le capital à des actionnaires extérieurs. Pour la première fois, il s’est confronté à ces grands altruistes de financiers : « À un moment donné, c’est ça ou on est mort. J’ai rencontré une centaine d’investisseurs. La plupart étaient des prédateurs. Y en a un, il me proposait vingt millions, direct, à 3 %. Là on n’a qu’une envie c’est signer, sans réfléchir. Il voulait créer une fiduciaire, et mettre tous les actifs dedans, le matériel, les locaux... Moi, je ne savais même pas ce que c’était la fiducie. J’en ai quand même parlé au mandataire judiciaire. Il m’a dit : ‘‘Avec les
résultats, tu ne rembourseras que les intérêts.

Ils vont commencer à vendre les actifs pour tenir les objectifs. À la fin, t’auras plus rien et toujours vingt millions à rembourser.’’ » Vigilant, bien conseillé, Villemain a pu éviter les pièges. C’est un fonds d’investissement régional et la BPI qui essuient les plâtres. L’État passe derrière le rouleau compresseur Bouygues...

Depuis, il a retenu la leçon : « La sous-traitance avec des majors, c’est la mort. Avant de bosser avec eux, je savais qu’ils étaient durs en affaire. Je me doutais bien qu’il faudrait négocier. Mais je n’imaginais pas que c’était une stratégie économique.
La liquidation, pour eux, c’est que du bonheur, pas de recours possible. Faudrait faire un sondage, je serais étonné de savoir combien d’entreprises ont coulé à cause de ça. » Malheureusement, l’Observatoire des coups tordus n’existe pas encore...

Son objectif maintenant : faire modifier la loi. Il prépare un livre, rencontre des députés qui tombent des nues. Mais reste un problème : « Ces lois sont écrites, modifiées, par  les fédérations patronales du bâtiment. J’ai bien essayé de me rapprocher d’elles, quand j’ai eu mes problèmes.
Mais combien sont tenues par les majors ? 80 % ? Ces gars-là deviennent des ‘‘sachants’’, c’est eux qui conseillent les politiques. Je vois pas comment un gars comme Sarkozy aurait pu modifier une loi pour emmerder Bouygues, c’est le parrain de son fils ! »


La « vertu » des multinationales
Amiens, mardi 7 février

On surfe sur le site du Médef. Quand on tape « allègements de charges » dans le carré « rechercher », y a 41 pages, avec dix textes par page, et plusieurs occurrences par texte. Avec « mauvais payeurs », le patronat est moins prolixe : un seul texte. Intitulé : « Délais de paiement : avançons de manière pragmatique et vertueuse. » Et à quoi s’attaque ici le Médef ?

Non aux mauvais payeurs, mais au ministère qui dresse la liste des mauvais payeurs : « Le Médef regrette que le gouvernement ait privilégié la méthode, contestable, de la désignation d’entreprises qui auraient eu des problèmes dans l’application de la loi (“name and shame”), au détriment d’une approche plus positive qui valoriserait les bonnes
pratiques et tirerait l’ensemble des entreprises vers le haut dans une logique vertueuse. »

C’est une faute, quand même, non ?, de ne pas croire assez en la vertu de « LVMH, Alstom, Airbus, SFR, Etam, Accor, CapGemini » et consorts. Pourquoi évoquer des sanctions,
là où le « bon exemple » suffirait ?

Le Médef a d’ailleurs publié un joli document : « Améliorer les relations interentreprises : être plus forts ensemble. » Il n’y est question que de « coopération entre TPE, PME et grands groupes, profitable à l’ensemble des parties », de « développer des relations commerciales apaisées », d’« équilibrer les relations », de « partager les bonnes pratiques » mais « sans cadre rigide », etc. On croirait un manuel de vie conjugale. Au pire, « en cas de litige », « les entreprises pourront saisir directement le facilitateur interne
afin de trouver un compromis acceptable ». Ou sinon, « les entreprises pourront adhérer à un système de médiation en interne ».

Le mot important, ici, c’est « interne » : que ça se règle entre nous. Que l’État, la loi, ne viennent pas mettre leur nez là-dedans. Qu’on maintienne la liberté des renards –
multinationales dans le poulailler des PME,  avec un confiant éloge de la « vertu »...

Vœux pieux
Evreux, jeudi 26 janvier

René, justement, met son nez dans ce poulailler. Il est médiateur pour le ministère du Travail. Quand deux entreprises se prennent le bec, elles peuvent faire appel à lui, qui fait la navette, organise des rencontres, propose des solutions amiables. « Une médiation, ça me prend entre une minute et un mois...

Une minute ?
— Bah oui, des fois j’appelle, je fais le mec sérieux, je représente l’État. Le gars se dit que les impôtspeuvent rappliquer derrière. Voilà, et dans cecas‐là ça se calme vite : ‘‘Excusez moi, c’est mon service comptable, on va régler ça ...’’ »

Mais parfois, faire la grosse voix ne suffit pas. Une de ses négos, en ce moment, est mal engagée. Il épaule Guillaume, une petite boîte de trois salariés, trente années d’existence, très pointue, qui développe des technologies de contrôle qualité pour les cimentiers, les meuniers, les sucriers, etc., qui se passionne sur la taille des grains.
« Mon produit sert à faire le contrôle en fin de chaîne, c’est important mais pas absolument indispensable à la production. Donc, ça a été un des premiers postes de dépense à sauter. En 2008, je me suis pris la crise en pleine face. »
Une entreprise affaiblie, les renards la flairent : « On avait une grosse commande, mais on savait qu’on était trop petits pour tout livrer dans les délais. Alors, on s’est associés avec le dirigeant d’une PME de cinquante personnes dans le sud de la France. Au début, je ne comprenais pas pourquoi ils voulaient que le contrat soit sous la juridiction de sa ville. Maintenant, je comprends mieux : les juges des tribunaux de commerce sont élus parmi les chefs d’entreprises locaux. Ils ont tout commercialisé sans nous, ils se sont approprié nos recherches. Ils ont misé sur le fait que j’y perdrais ma chemise, et que je ne pourrais pas me défendre. » Quand René, le médiateur, a tenté d’arrondir les angles, il a été reçu : « J’appelle l’entreprise, la grosse boîte. Et de l’autre côté je l’entends, le patriarche quoi, il devait avoir un gros cigare à la bouche : ‘‘Je m’en fous de la médiation, s’il veut aller au tribunal qu’il y aille. De toute façon, j’attends que sa boîte crève et après je le rachète.’’ Texto. »
Guillaume n’en revient toujours pas : « On m’aurait dit ça... Moi, je pensais me faire avoir un jour mais par des Italiens, des Allemands, pas des gens de chez moi. » À la fois naïf et chauvin, Guillaume, lui qui croit au « réseautage », à « l’innovation », au « maillage du territoire », une France où les chefs d’entreprises, se serrant les coudes, relèveraient
ensemble le « défi de la compétitivité »...

Les charges, les charges, les charges
Amiens, mardi 7 février

La « compétitivité », François Fillon y songe, bien sûr. Et avec une recette miracle : « baisser les charges pesant sur le travail de tous les emplois pour donner des marges de compétitivité », « exonérer totalement de charges sociales l’embauche d’un jeune en alternance », « la priorité sera donnée à l’allègement des charges et des prélèvements pesant sur les entreprises », « baisser rapidement les charges et impôts pesant sur les entreprises de 40 milliards d’euros », etc. Avec, éventuellement, des mesures annexes : « remobiliser la force de travail en levant le verrou des 35 heures. » Ou encore songe-t-il à la « simplification des procédures administratives », à un « renversement du mode de relations entre les entreprises et l’administration ». Nulle part, en revanche, il n’évoque « un renversement du mode de relations entre les grandes entreprises et les petites ».

C’est sans surprise, tant le Médef apparaît comme « la voix des entreprises », toutes confondues, tant l’organisation patronale a conquis une hégémonie, et que les dirigeants
politiques s’en font les perroquets. Et c’est sans surprise, donc, que les candidats comme il faut, à l’instar de François Fillon, y vont de leurs « baisses de charges » tous azimuts, « transformer le CICE en allégement de charge de six points » pour Emmanuel Macron, « diminuer les prélèvements » pour le recalé Manuel Valls, tandis que tous gardent le silence sur cette guerre déloyale entre entreprises...


Les bouffeurs de rêves
Grenoble, mercredi 5 octobre

« Je vous ai vus sur France 3. Comme je suis juste à côté, j’ai pris cinq minutes, après je remonte à mon bureau. » Alors qu’on fait le siège du tribunal, à Grenoble, avec les Ecopla, Marc est venu nous saluer dans son costume cravate. « C’est marrant de vous voir en vrai, parce que je suis allé voir Merci Patron ! D’ailleurs, j’y ai emmené tous mes copains patrons...
— Ah bon, et alors ? Ils ont réagi comment ?
— Ça les a fait parler. Ils se sont tous lâchés sur les pratiques des grands groupes. De toute façon, je vais vous dire : ceux qui connaissent le mieux le système, ce sont eux. Les ouvriers le subissent, mais eux, nous, on voit aux premières loges comment ça fonctionne. »

Comme on se les caillait, et comme ça nous intéressait, on s’est posés au bistrot d’à côté.  Marc nous a causé, d’abord, de son ami Philippe, qui dirigeait la SCOP Berriat Bâtiment, une menuiserie, très ancienne, qui embauchait jusqu’à 70 personnes, qui a construit des hôpitaux de Nice à Strasbourg, et coulée par Vinci.
Est-ce que vous voulez des détails ? Qu’il s’agissait de l’écoquartier La Caserne de Bonne à Grenoble, confié par la municipalité à Vinci ? Que, aux sous-traitants, le « document
de consultation soumis par Vinci s’est révélé complètement différent du contrat final qu’on a signé : les alinéas juridiques, les plannings, les pénalités prévues, etc., étaient modifiés » ? Que Vinci a, du coup, refusé de reverser à Berriat les 1,5 million d’euros prévus ? Que, durant quatre ans, Bertrand s’est démené pour tenter d’éponger l’ardoise, une véritable course contre le découvert, son corps qui ne tient plus, il tombe malade, embolie pulmonaire, un vrai calvaire : « Il saignait du nez et des oreilles, il continuait
avec ses deux béquilles » ? Que l’entreprise fut finalement liquidée, comme 17 des 22 boîtes qui travaillaient sur cet écoquartier ?

Mais des exemples, vous en avez eu assez, non ?
Écoutons Marc, alors, qui généralise sur « le système » : « Ce n’est pas un accident, c’est leur stratégie. C’est le seul moyen, pour eux, de conserver leurs marges : tuer les fournisseurs. Pour ça, ils font appel à des cabinets, très forts, très chers : ‘‘Vinci nous paie très bien, on a tout le temps, on ne gagne pas contre Vinci.’’ C’est une logique de prédation.
Quand vous commencez un chantier, vous avez une enveloppe budgétaire. Il faudrait prévoir un surcoût, pour les imprévus, pour les malfaçons. Là, non, les majors se disent : ‘‘On se rattrapera sur les fournisseurs.’’ C’est pas grave, les sous-traitants trinqueront.
Et ça, c’est politique, c’est une modification de la loi qui l’a permis : sous Jospin, par exemple, c’était encore des lots séparés, ‘‘l’allotissement’’ on appelle ça. Les petites boîtes traitaient directement avec le donneur d’ordre, la commune, le département, le ministère. Quand la droite est revenue, c’est passé par des entreprises générales, type Bouygues, Vinci, qui ramassent le paquet et distribuent elles-mêmes les lots. Mais le mandat de Hollande n’a pas remis en cause ce fonctionnement.
Cet étranglement est devenu la règle : plus ils tuent d’entreprises, plus ils économisent. Il faudrait répliquer, devant les tribunaux, avec des batteries d’avocats, sortir les couteaux. Mais si tu parles avec Bertrand (on a parlé avec Bertrand), il va te dire quoi ? ‘‘Mais moi, je suis menuisier, j’aime mon métier’’ (il nous a dit à peu près ça). On ne peut pas demander à ces hommes de se transformer en tueurs. » Ses mains s’agitent, à Marc : « Et on les laisse faire. On les encourage, même. Jamais on ne les punit. Alors qu’on pourrait assurer la traçabilité de la mise à mort, jour après jour, document après document, de leurs sous-traitants. Ils ont instauré des procédures pour ça. Ils ont
des petits soldats aux ordres, parce que les écoles de managers, c’est quoi ? Des baby-killers. »

Maintenant, son regard se mouille : « J’ai cru que Bertrand allait se suicider. Alors, est-ce qu’on va leur régler leur compte, à tous ces prédateurs ? Est-ce qu’on va leur régler leur compte ? » Un silence :
« Quand je vous le disais, que ce sont les patrons qui pourraient être les plus violents... »

Petits et gros, même combat ?

C’est une figure rhétorique de Pierre Gattaz : confondre les multinationales et les petites boîtes, tout mélanger, sans distinction, se faire le porte-drapeau de toutes. Bouygues et Villemain dans le même sac ! Vinci - Berriat, même combat !

Et dès qu’on met en cause le vilain CAC 40, les PDG aux parachutes dorés, les dividendes des actionnaires, hop, lui sort la carte des gentils « patrons de PME et de TPE », qui « sont des héros de la Nation », qui « se battent pour garder leur entreprise en vie », etc.
« Il faut écouter ces employeurs, il faut écouter ces artisans, ces vétérinaires, ces professions libérales qui sont parfois d’anciens chômeurs, d’anciens cadres, d’ancien  salariés qui ont monté leur boîte », serine onctueusement Pierre Gattaz. « Il faut aller sur le terrain. Allez voir ces employeurs, allez voir ces petitsentrepreneurs. C’est la vraie vie, ce sont des artisans, ce sont des commerçants. Il faut de la compétitivité, l’emploi viendra après. Et le plus important c’est la confiance. S’ils n’ont pas confiance ça ne marchera pas » (On n’est pas couché, 16/04/16).
Avec ces « petits entrepreneurs » en souffrance, oh, tellement en souffrance !, il arrache des larmes, qui arrachent à l’État des milliards de CICE...
largement reversés aux géants de la bourse. C’est leur cache-sexe. Jadis, les archevêques masquaient leur corruption derrière la simplicité des curés de campagne. Désormais, les oligarques et leurs supplétifs se griment en PME de province pour faire avancer leurs intérêts.
D’où, en regard, notre devoir : opérer le distinguo entre petits et gros. Écouter les uns, comprendre leurs soucis, leur manière de vivre. Démêler des nœuds chez des « indépendants » qui, bien souvent, objectivement, sont des sous-traitants, des quasi-employés sans le filet de sécurité, mais qui, subjectivement, métamorphosent leurs galères en « aventures », en « autonomie », en « liberté ». Et entendre que c’en est une, aussi, pour de bon, d’aventure. Dans quel but, tout ça ?
Détacher, symboliquement, politiquement, toute une nébuleuse d’« artisans », « indépendants », « auto‐entrepreneurs », voire « dirigeants de TPE / PME » du patronat. Plutôt que de les rejeter dans l’autre camp, les rattacher aux salariés, construire cette solidarité, d’abord par des mots.
Pas seulement pour gagner des voix, directement.
Mais pour contester l’hégémonie des Gattaz, Fillon et Macron, qui font de l’« entrepreneur » la figure clé de la modernité, et qui la prétendent de leur côté.


Archives
Il y a plus de dix ans, Fakir rencontrait le patron d’OPF (une entreprise de sous-traitance en mécanique industrielle), et dirigeant de l’UIMM de la Somme, Laurent Bernard. Et déjà à l’époque, lui et certains de ses homologues de la moyenne industrie réclamaient « un frein à la mondialisation ».

« Comment survivre ? »


Depuis quatre ans maintenant, ma mère me le répète : « François, tu ne positives-pas-assez. » Elle a raison.  C’est donc pour po-si-ti-ver que je rencontrai Laurent Bernard, président de l’UIMM (syndicat des patrons de la métallurgie) et directeur d’OPF, à Pont-de-Metz. Une boîte qui gagne.
Récompensée pour sa qualité. Championne des exportations. On allait m’expliquer, enfin, pourquoi l’Europe, et son élargissement, et la mondialisation, c’est « magnifique ».
« Formidable ». Je prendrais des notes et je vous convertirais, amis lecteurs, syndicalistes, poujadistes, socialistes, aux vertus du libéralisme.

Je m’assieds dans le fauteuil, goûte mon café long sucré et mordille la viennoiserie offerte par la maison. « Vous pourriez mettre en titre : “France, ton industrie fout le camp !” » Mon stylo reste en l’air : mince, ça démarre mal côté enthousiasme. « C’est simple, écoutez. (Il sort un petit papier). Le salaire horaire, en 2000, pour l’Europe des quinze, c’est de 22,70 €. En France, on est juste au-dessus, à 24,39. Mais pour les pays qui vont adhérer, c’est 4,21 €. Six fois moins. Comment voulez-vous lutter ? Et en Chine, on arrive à 0,46 €. Un rapport de 7 à 50. Alors, dans ces conditions, qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce que je fais ? » Pour moi, c’est une question théorique. Juste
un exercice. Lui se la pose vraiment : « Côté en bourse, on aurait évacué ces doutes depuis longtemps » - et délocalisé (ou fermé) l’entreprise. Mais avec 75 salariés, elle n’a pas atteint la « taille critique ». Alors, « comment survivre ? » Tracassé, il tourne dans son bureau.
Tire des papiers de ses tiroirs, Une revue de presse patronale – au langage clair et cru : « Faut-il aller à l’Est ? » Au rayon des « avantages », « vous y trouverez une main
d’œuvre jusqu’à dix fois moins chère », « des compétences techniques », « une proximité géographique », bref « une base attractive pour la sous-traitance industrielle ». Le Monde conseille, lui, de partir encore davantage vers l’Orient : « La métallurgie ne résiste pas à la concurrence chinoise. Même les coûts de revient de l’Europe de l’Est ne sont plus compétitifs. »


Côté presse anglaise, c’est Black & Decker qui déserte le Royaume-Uni pour la Tchéquie (950 emplois).
Dans ce tas de malheurs passés et de désastres à venir, seul un gars résiste. Cravate et lunettes, Hervé Goulletquer sourit sur la photo. Il exerce comme chef économiste au
Crédit lyonnais (c’est dire sa compétence...). Lui « On vit actuellement dans la métallurgie, en partie, ce qu’a connu le textile il y a vingt ans. » l’affirme : il faut « saisir l’opportunité (...) pour produire le moins cher possible. Mais il faudra en même temps accepter les risques inhérents, notamment la réorganisation de la production et la réduction des coûts. » C’est naturel. Ça l’amuse, même, on dirait, les risques.

Ça amuse moins mon interlocuteur. Lui a perdu 10% de son chiffre d’affaires depuis un an. C’est beaucoup – mais confidentiel, chut ! « Je prends des commandes, qui ne rapportent rien. J’opte pour une stratégie d’occupation de mon personnel. »

Il passe en revue ses amis : l’un fabrique des chariots de golf et des brouettes électriques – « tout vient de Chine, tout, les tubes, les batteries, le chargeur ». L’autre, Stéphane Decayeux, maintient un site de coffres-forts ici, mais a ouvert une usine de boîte aux lettres là-bas, et s’interroge lui‐meme, stupéfait : « Comment c’est possible de produire à ce tarif là ? Je ne comprends pas. » « Systématiquement, d’une année sur l’autre, il faut qu’on baisse nos prix. D’au moins 3% sinon notre client part ailleurs. C’est devenu une pratique courante, presque implicite dans le contrat. » Seule solution, pour rester dans la course : s’approvisionner à l’Est — ou en Italie, fortiche grâce (on présume) à son économie souterraine.
Pour les fonderies et autres fournisseurs, OPF consulte désormais en Pologne, Tchéquie, Slovaquie : « Les chemises de moteur achetées en Turquie, elles coûtent moins cher que la matière première en France. » Surtout, Laurent Bernard se rabat sur le négoce. Il me montre des courriels, échangés avec des agents aux quatre coins de la planète. Il achète des radiateurs en Roumanie qu’il revend en Égypte. Tout un bizness de bielles et de culasses entre le Portugal, le Pakistan, la Birmanie, et lui au milieu comme intermédiaire – bon connaisseur du secteur : « Vous pouvez vous dire: quelque part dans le monde, une société fabrique le même produit que vous pour trois fois moins cher. Si votre client ne la trouve pas, tant mieux. » Dernière parade : OPF développe son atelier aéronautique, se paie des machines ultra-productives, forme ses employés à tour de bras - et mise le paquet sur Airbus. Car à Méaulte, le consortium exige « des livraisons en six jours » : des délais intenables pour la Hongrie ou l’Estonie. Voilà qui ne compense pas, néanmoins, pour l’instant, la dégringolade sur l’activité principale. Et il suffirait d’un « Ben Laden 2 — le retour » pour que l’aviation pique du nez. « Il faudrait mettre un frein à la mondialisation », avance Laurent Bernard. Avant de soupirer : « Enfin, ça nous ouvrira peut-être des opportunités. » Une conclusion qui ne colle ni au ton, ni au discours. Il hausse à demi les épaules : « Vous comprenez, mon rôle, à l’UIMM et comme chef d’entreprise, c’est aussi d’insuffler de l’optimisme. » C’est maman qui va être contente.


« L’Europe est une machine à réformer la France malgré elle. » Denis Kessler , ex n °2 du MÉDEF

Fakir N°80