Proche-Orient, la déchirure, par Marius Schattner (Source)

Article de: Novembre 2000

Une image et une voix restent gravées dans la mémoire collective des Israéliens, depuis la guerre de six jours : la photo de parachutistes, visages extasiés, au pied du mur des Lamentations, et la voix du commandant de leur brigade, le général Motta Gur, annonçant : « Le mont du Temple est entre nos mains. »

Le 7 juin 1967, en effet, l’armée israélienne vient de conquérir l’esplanade des mosquées d’Al-Aqsa et du dôme du Rocher — le mont du Temple pour les juifs — et toute la vieille ville de Jérusalem. En sortant de l’esplanade, le ministre de la défense, Moshe Dayan, proclame à la radio : « Ce matin, Tsahal a libéré Jérusalem, la capitale divisée d’Israël. Nous sommes revenus au plus saint de nos lieux saints et nous ne nous en séparerons jamais (1). »

De ce jour date le mythe de l’indivisibilité de Jérusalem, « capitale réunifiée et éternelle de l’Etat d’Israël ». Ce dogme a été tellement inculqué qu’il est difficile d’imaginer que, jusqu’en 1967, la direction de l’Etat et, auparavant, celle du mouvement sioniste n’avaient jamais sérieusement œuvré pour annexer Jérusalem-Est. Plus : la question d’une souveraineté juive sur le mont du Temple ne s’était jamais posée en termes temporels.

Comme tout mythe, celui de la « Jérusalem délivrée » a des racines lointaines. Il traduit l’attachement des juifs, depuis deux millénaires, à Sion, une des collines symbolisant Jérusalem — Jérusalem unique pour les juifs, alors que les chrétiens et les musulmans tournent d’abord les yeux vers Rome et La Mecque.

D’un point de vue religieux, le lieu le plus sacré sur Terre était le Temple, érigé, selon la Bible, par le roi Salomon sur le mont Moria, où Abraham avait sacrifié un bélier à la place de son fils Isaac. Dans ce Temple se trouvait le « saint des saints », où seul pouvait pénétrer le grand prêtre. Sa destruction, en l’an 70, par les Romains ne remet pas en cause la sainteté du site, selon une tradition remontant au moins à Maimonide, le philosophe juif du XIIe siècle. « Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et pleurions, nous souvenant de Sion », chantaient déjà les premiers exilés, après la chute du premier Temple en 587 av. J.-C. Pour ne pas oublier ce deuil, dans tout mariage juif, les époux brisent un verre et disent à haute voix : « Si je t’oublie Jérusalem, que j’oublie ma [main] droite. »

Au cours des quatre derniers siècles, le mur des Lamentations, ou Kotel, a acquis une importance religieuse croissante. Des fidèles venaient y pleurer la chute du Temple, dont c’est le dernier vestige. Ils priaient pour l’arrivée des temps messianiques, qui coïnciderait avec la fin de l’exil. Le Temple serait alors rétabli, mais pas avant, comme il est écrit dans le Talmud : « La reconstruction du Temple et de l’autel ne semble pas incomber à l’œuvre humaine. »

Gardien des biens musulmans, le Waqf tolérait plus ou moins ces prières au Kotel, mais excluait tout culte juif sur l’esplanade elle-même : établi sur le site du Temple, six siècles après la ruine de celui-ci, le Haram al-Sharif (Noble Sanctuaire) est en effet le troisième lieu saint de l’islam, après La Mecque et Médine. Les juifs religieux eux-mêmes ne le demandaient pas, craignant de commettre un abominable sacrilège en foulant le site sacré du Temple sans avoir pu s’être purifiés.

A l’époque, des juifs pieux « montaient » en Terre sainte, poussés par les persécutions, animés par l’espoir de la venue imminente du messie ou encore, pour les plus pauvres, désireux de bénéficier de l’aide de la Halouka (2). Mais aucun ne venait ni ériger un Etat, ni établir une capitale à Jérusalem.

Emergeant à la fin du XIXe siècle, le sionisme, lui, n’attend pas les temps messianiques pour « rassembler les exilés ». Cela lui vaut d’ailleurs les anathèmes de l’orthodoxie, qui assiste impuissante à la récupération par le nationalisme de ses symboles religieux. Paradoxalement, le nouveau mouvement va adopter une attitude ambivalente vis-à-vis de la cité dont il tire son nom.

« Sionisme sans Sion »

Le fossé entre la Jérusalem céleste et la Jérusalem terrestre produit, chez les premiers sionistes, cette déception inéluctable qu’ont relatée tant de visiteurs de la Terre sainte. « La malédiction de Dieu semble planer sur la ville, ville sainte de trois religions qui crève d’ennui, de marasme et d’abandon », note Gustave Flaubert dans ses Carnets de voyage (11 août 1850). Le père de l’hébreu moderne, Eliezer Ben Yehouda, évoquera, lui, le choc ressenti au contact de « la cité de David, détruite et désertée, avilie jusqu’aux abysses (3) ».

Theodor Herzl, qui cherche avant tout à obtenir la protection des puissances pour son projet d’Etat juif, prendra bien garde de s’aliéner des sympathies par des revendications exagérées ou prématurées sur Jérusalem. Déjà, dans L’Etat des Juifs (1896), le fondateur du sionisme politique promet à la chrétienté « une forme d’exterritorialité » des Lieux saints. Lors d’une rencontre, le 18 mai 1896, avec le nonce apostolique à Vienne, Mgr Agliardi, il envisage même l’exterritorialité pour tout Jérusalem, la capitale du futur Etat juif devant s’installer au nord de la ville sainte. Il va jusqu’à donner les mêmes assurances à ses interlocuteurs turcs (4). Il est vrai que de telles promesses, tactiques, ne coûtaient rien…

Haïm Weizmann, qui prit la direction du mouvement à la fin de la première guerre mondiale, ne supportait guère Jérusalem. Celle-ci « incarnait à ses yeux le contraire du rêve sioniste et symbolisait le judaïsme obsolète », note l’historien israélien Tom Segev (5).

David Ben Gourion — que le général Ehoud Barak prend pour modèle — fut particulièrement conscient des pièges de la sainteté. S’il souhaitait faire un jour de Jérusalem tout entière la capitale d’un Etat juif, il entendait d’abord créer cet Etat, objectif infiniment plus crucial que les revendications historico-religieuses sur la ville sainte.

Ainsi, face à la droite sioniste, qui, à la fin des années 1920, organise des « comités de défense du Kotel », Ben Gourion plaide pour la politique du possible. En 1937, il accepte le plan de la commission Peel, qui propose de partager la Palestine en deux Etats, l’un, juif, sur une petite partie du territoire et l’autre, arabe, Jérusalem restant une enclave britannique. Accusé de promouvoir un « sionisme sans Sion », le président de l’exécutif sioniste répond qu’il faut saisir la chance de constituer un Etat juif indépendant en Palestine, quitte à l’agrandir par la suite. « J’ai toujours fait la différence entre Eretz Israël » [le Grand Israël, c’est-à-dire toute la Palestine] et un Etat en Eretz Israël, écrit-il à l’époque. « Je connais la valeur des prières et des cantiques sur Sion, mais de les avoir répétés trois fois par jour, trois cent soixante-cinq fois par an, durant mille huit cents ans ne nous a pas donné un pouce de terrain et cela ne nous a pas rapprochés d’un seul pas de la rédemption », ironise-t-il.

Mais certains sionistes s’opposent alors à une division municipale de Jérusalem. Résultat : la mairie reste aux mains des Palestiniens. « Notre situation serait bien meilleure aujourd’hui à Jérusalem (…), écrit Ben Gourion, si nous avions compris qu’il fallait diviser Jérusalem et créer une municipalité juive autonome. Par malheur, un soi-disant patriotisme, stérile, idiot et prétentieux en a fait décider autrement (…). Le résultat c’est que la ville est bien unifiée, mais sous l’autorité des Nashashibi et des Khaladi [deux grandes familles palestiniennes], et tout cela parce que tel ou tel politicard de Jérusalem voulait que nous régnions sur le mont du Temple et la mosquée d’Omar. »

Comme Herzl avant lui, il s’intéresse avant tout à la Jérusalem nouvelle, située dans la partie ouest. Celle-ci doit, selon lui, être une « ville juive », mais coupée de la vieille ville, destinée à devenir un « musée spirituel et religieux pour toutes les religions (6) ». Conformément à ces conceptions, l’Agence juive, branche exécutive du mouvement sioniste dirigée par Ben Gourion, présente, en 1938, un plan fort détaillé proposant que la partie orientale, y compris toute la vieille ville, demeure sous contrôle britannique, alors que la partie occidentale deviendrait la capitale de l’Etat juif.

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adopte un plan de partage s’en inspirant. La résolution 181 prévoit un Etat juif, un Etat arabe et un « régime international spécial » pour Jérusalem et les Lieux saints. Ben Gourion a la sagesse d’accepter, la droite sioniste, minoritaire, s’y oppose. Mais les Palestiniens rejettent le plan, et la bataille qui s’engage se termine, pour eux, en désastre : la Nakba. Non seulement l’Etat palestinien n’a pas vu le jour, mais les forces juives ont mis à profit la guerre pour agrandir d’un tiers le territoire alloué à l’Etat d’Israël, d’où des centaines de milliers de Palestiniens ont été expulsés.

A Jérusalem, cependant, la victoire israélienne n’est pas totale. L’armée jordanienne s’est emparée du quartier juif de la vieille ville, dont les deux mille habitants ont dû se réfugier à l’ouest, fin mai 1948. Les défenseurs, encerclés, manquant d’armes et d’hommes, n’avaient aucune chance de tenir sans aide extérieure. Il fallait donc soit les évacuer, soit les renforcer. Or la direction sioniste ne fit ni l’un ni l’autre : elle ne voulait pas renoncer au quartier juif à cause de sa signification symbolique, mais elle ne voulait pas allouer des forces plus utiles ailleurs.

Faisant fi des résolutions de l’ONU sur l’internationalisation de Jérusalem, Ben Gourion annonce solennellement, le 13 décembre 1949, au Parlement qu’« Israël a et aura une seule capitale, Jérusalem l’éternelle ». Sous-entendu Jérusalem-Ouest, mais le premier ministre ne le dit pas explicitement. Peu avant, le chef de la droite nationaliste, Menahem Begin, propose d’écrire noir sur blanc que la capitale d’Israël comprend la vieille ville et ses Lieux saints. Sarcastique, le chef du gouvernement lui demande s’il envisage une conquête militaire de la vieille ville et, comme ce n’est pas le cas, conclut qu’une telle proclamation n’a aucun sens (7).

Jusqu’en juin 1967, les dirigeants israéliens ne poseront pas la question d’une réunification, c’est-à-dire de la conquête de sa partie orientale. Seule la droite, qui reste dans l’opposition jusqu’à la formation d’un gouvernement d’union nationale à la veille de la guerre, évoque rituellement une « libération de Jérusalem ». La partie orientale de Jérusalem semble oubliée par les Israéliens.

Le 5 juin 1967, au soir, le premier ministre Lévy Eshkol s’inquiète. « Il faut soigneusement peser les conséquences politiques qu’aurait une occupation de la vieille ville », déclare-t-il au cabinet. Le lendemain matin, le général Moshe Dayan, ministre de la défense, hésite encore, lui aussi, à ordonner la prise de la vieille ville : « Qu’allons-nous faire de ce Vatican ? », confie-t-il au général en charge de l’opération (8). Irrésistible, la tentation l’emporte. La suite est connue : la fièvre mystico-nationaliste gagne de très larges segments de la population juive ; on fête à la fois une victoire qui paraît miraculeuse et les « retrouvailles du peuple d’Israël avec Eretz Israël ». La voie est ouverte à la montée d’une extrême droite religieuse.

Dès le 10 juin, des bulldozers israéliens rasent le quartier arabe des Mograbis, pour ouvrir un vaste espace devant le mur des Lamentations : plus de cent familles sont jetées manu militari hors de chez elles, avec un préavis de trois heures. Le 27 juin, la Knesset adopte un amendement étendant la législation israélienne à la partie orientale de la ville, ce qui revient à l’annexer.

Quant aux nouvelles frontières municipales, elles englobent, à l’est, un maximum de terrains et un minimum de Palestiniens. Toutefois, les autorités prennent garde de se mettre à dos les musulmans du monde entier en touchant à l’esplanade des Mosquées. Lorsque celle-ci est occupée, Moshe Dayan fait descendre un drapeau israélien hissé par des soldats. Le 17 juin, il confirme au Waqf son contrôle du Haram al-Sharif. Le 20 août, le gouvernement interdit aux juifs de prier sur l’esplanade, afin de contrer des initiatives dangereuses du grand rabbin de l’armée, Shlomo Goren (9).

Mais ce rabbin fou n’est pas le seul à voir dans la conquête du mont du Temple l’amorce de la Rédemption finale. Au point que le philosophe Yeshayahou Leibovitz s’indignera du culte, somme toute païen, du Kotel, qu’il ira jusqu’à traiter de « discotel (10)  ». Plus dans l’air du temps, André Néher écrira que, « en ce matin de Chavouot [la Pentecôte juive, un 7 juin cette année-là], tous les Juifs ont senti qu’une étape messianique venait d’être franchie ». Pour lui, le slogan « Jérusalem n’est pas négociable » est un acte de foi — au minimum « une plate-forme commune à tous les partis politiques israéliens, sans exception (11) ».

Entre-temps, on s’est aperçu que Jérusalem est bel et bien négociable, et même négociée, conformément aux accords d’Oslo de 1993. En quelques semaines de l’été 2000, l’idée d’un consensus sur la question a volé en éclats. Pas assez ni assez vite, hélas, pour empêcher que des dizaines de Palestiniens perdent, à leur tour, la vie. Pour Al-Aqsa…

Marius Schattner

Journaliste, Jérusalem, auteur d’une Histoire de la droite israélienne, Complexe, Bruxelles, 1991.

(1Cf. Israel’s Foreign Relations, selected document, Ministry for Foreign Affairs, Jérusalem, 1976, p. 243.

(2Aide fournie par la diaspora aux institutions religieuses de Jérusalem.

(3Eliezer Ben Yehouda, le rêve traversé, coll. « Midrash », Desclée de Brouwer, Paris, 1998, p. 100.

(4Theodor Herzl, L’Etat juif, L’Herne, Paris, 1969 ; Journal de Herzl, Berlin 1922, 19 mai 1996 et 18 juin 1996 : « Ich versprach eine zeitgehende Extraterritorialität ».

(5Ce qui n’empêcha pas Weizmann de renouveler les tentatives d’acquérir le Mur. Cf. Tom Segev, C’était en Palestine au temps des coquelicots, Liana Lévi, Paris, 2000.

(6Lettre au comité central du Mapaï, 1er juillet 1937, in David Ben Gourion, Mémoires (Zihronot, en hébreu, Am Oved, Tel-Aviv, 1976.

(7Débat parlementaire du 9 novembre 1949.

(8cf. Mémoires du chef du cabinet militaire d’Eshkol, Israël Lior, Aujourd’hui la guerre éclate, (en hébreu), Tel-Aviv, 1987, et Haaretz, 29 septembre 2000.

(9Le rabbin Goren était convaincu de connaître l’emplacement du « saint des saints », donc de pouvoir entrer dans l’esplanade sans fouler ce lieu sacré entre tous.

(10Cité par Haaretz, 21 juillet 2000.

(11André Néher, articles « Jérusalem l’irremplaçable » et « Les grandes retrouvailles », in Dans tes portes Jérusalem, Albin Michel, Paris, 1972.