Traduction: entretien entre Didier Eribon et le Journal Allemand "Zeit Online"

Didier Éribon a réussi un parcours rare, et pas seulement en France : ce fils d’ouvrier né en 1953 dans le Nord-Est de la France est aujourd’hui un sociologue de renom, biographe de Michel Foucault, militant à LGBT et intellectuel reconnu. En 2009 il a publié « Retour à Reims » (1) où il demande entre autres, pourquoi si peu d’enfants d’ouvriers ont jusqu’ici profité de l’ascenseur social. Ce livre est à la fois une étude sociologique et un roman : Éribon avait  coupé depuis des années tout contact avec sa famille lorsqu’il a appris le décès de son père. Il est alors revenu et a constaté que sa famille, autrefois communiste dans l’âme, s’était entre temps mise à  voter Front National (FN). Le livre vient d’être publié en Allemagne aux éditons Suhrkamp et il est en train de connaître un succès inattendu : la première édition a été rapidement épuisée, la deuxième est en voie de l’être. Une  rencontre avec Éribon à Paris. (26 juillet 2016)

ZEIT ONLINE :

Monsieur Éribon, parlons tout d’abord de votre mère. Dans votre livre vous racontez qu’elle a voté pour le Front national, bien que ce parti souhaite interdire l’IVG et qu’elle-même se soit fait avorter. Quand vous l’interrogez à ce sujet, elle répond : « Ce n’est pas pour ça que j’ai voté pour eux. » Lors du référendum pour le Brexit, nous avons vu la même chose : les gens votent contre leur propre intérêt. Comment est-ce possible ?

Didier  Éribon :

L’IVG, c’est un petit détail. Ma mère aurait beaucoup plus à perdre d’un gouvernement Front national : les prestations sociales, l’accès gratuit aux soins médicaux. C’est une femme qui a toujours travaillé dur. Elle n’est pas en très bonne santé. Un gouvernement FN serait une catastrophe pour elle. Et elle le sait parfaitement. Elle n’a voté qu’une fois pour eux, m’a-t-elle  dit, mais je n’en crois rien.

ZEIT ONLINE :

Pourquoi  donc ce vote FN ?

Didier  Éribon :

Elle est tout simplement mécontente de sa situation et ne sait pas comment l’exprimer autrement. Il en va de même pour le Brexit : les gens ont voté contre l’UE pace qu’ils croient que cela irait vraiment mieux ensuite. Ils voulaient exprimer surtout un rejet de l’état des choses en général. (...)

ZEIT ONLINE :

En l’absence d’une alternative raisonnable, il ne reste que le sabotage ?

Didier  Éribon :

Ce qui me frappe, c’est qu’en Angleterre ce sont justement les ouvriers du Nord du pays qui ont voté en faveur du Brexit, - donc dans les régions où la désindustrialisation a complètement détruit la vie des gens. Ils n’ont pas seulement perdu de l’argent, mais aussi leurs espérances, leur entourage social, bref toute leur vie. C’est entièrement transposable à la France. Dans le Nord désindustrialisé de la France il y a des zones qui votent FN à 60 ou 70%. Ces gens-là n’ont pas l’impression de tirer profit de l’UE et souvent ils ont tout simplement bien raison.

ZEIT ONLINE :

Mais cela n’explique toujours pas pourquoi ils votent à droite et pas à gauche, par exemple.

Didier  Éribon :

Le monde politique de gauche traverse une grave crise qui a débuté il y a plusieurs décennies. J’ai écrit un livre sur cette évolution, D'une révolution conservatrice. Dans les années 80 des néoconservateurs de gauche, soutenus par l’argent des investisseurs, ont organisé des conférences, des séminaires et des débats dans les médias qui visaient à effacer la frontière entre droite et gauche. C’était une campagne concertée. Il voulaient abolir tout ce qui fonde la pensée de gauche : le concept de classe sociale,  le déterminisme social, l’exploitation de la force de travail etc. Nous constatons aujourd’hui qu’ils ont en grande partie réussi.

ZEIT ONLINE :

Où le constate-t-on ?

Didier  Éribon :

Le meilleur exemple c’est le PS français. Si l’on prononce devant un politicien du PS le mot de classe sociale, il vous arrête aussitôt en expliquant que cela n’existe plus. Les gens de gauche, en France, le croient vraiment et sont aujourd’hui stupéfaits de constater qu’il existe encore une classe ouvrière. C’est une tragédie que les ouvriers aient  dû voter pour le Front national, le Brexit et l’AfD (Allianz für Deutschland, parti d’extrême-droite allemand, Ndlt) pour montrer qu’ils étaient toujours là. Avec mépris, le Premier ministre français Manuel Valls a traité les manifestants de « gauche archaïque ». Mais la gauche, c’est eux, tout simplement. Ce sont eux qui ont voté pour lui. Cependant, au lieu de les écouter, il veut « moderniser » la France, et tout le monde sait ce que cela veut dire : diminuer les prestations sociales, réduire les droits des salariés etc.

ZEIT ONLINE :

 II n’y a donc plus de parti qui représente les intérêts des ouvriers ?

Didier  Éribon :

Le problème, c’est qu’en Europe ceux qui gouvernent appartiennent à la classe que le Britannique Tarik Ali a naguère appelée « l’extrême centre » (2). Ces gens croient que ce qui est bon pour les gens éduqués résidant dans les métropoles l’est automatiquement pour tout le monde. C’est évidemment faux: il y a en Europe énormément de gens marginalisés, désespérés, furieux de la vie qu’ils mènent. Qui non seulement n’ont pas de travail, mais qui ne peuvent plus imaginer qu’ils en retrouveront, ou qu’un jour cela ira mieux pour leurs enfants. Et ceux-là n’ont pratiquement aucun moyen de se faire entendre : quand on n’a pas de travail, on ne peut pas faire grève. Et quand on a un  job, on risque que votre CDD ne soit pas prolongé ou que l’on ne soit pas payé pour les jours de grève, ce que beaucoup ne peuvent tout simplement pas se permettre. Et s’ils manifestent, ils savent que cela restera sans effet, bien que le gouvernement français soit prétendument de gauche.  Les gens qui étaient dans la rue ces jours derniers ont voté pour le gouvernement en place, et ils s’entendent dire qu’on n’a rien à faire de leur opinion. Que leur reste-t-il d’autre que de voter FN en France, Brexit en Angleterre, en Autriche FPÖ et en Allemagne AfD ?

ZEIT ONLINE :

Mais un vote purement protestataire n’est pas une solution. Ce sont les plus pauvres qui subissent le plus lourdement les retombées économiques actuelles du Brexit pour l’Angleterre.

Didier  Éribon :

Mais ils ont atteint le premier but recherché : tout à coup on se demande qui sont ces gens et ce qu’ils peuvent bien vouloir. Sinon ils n’existent pas dans le discours politique. La question est plutôt : comment l’agenda politique peut-il ignorer tant de gens ? En Europe les élites ne savent même pas qu’il existe  dans leurs  pays une véritable pauvreté. Il y a des dizaines d’années que je prédis les plus de 20% du FN.  Mais on m’a toujours dit que j’exagérais. Et pourtant c’est évident : même si on enlève aux gens presque toute possibilité d’expression politique, ils trouveront toujours un autre moyen de se faire entendre. Dans les années 60 et 70 il y avait encore une gauche, en France, en Espagne et en Italie qui fournissait à la classe ouvrière un cadre où elle pouvait se situer elle-même. Ce cadre indiquait clairement où étaient ses intérêts, ce qu’elle devait exiger, ce qu’elle devait défendre.

(Or selon Éribon les mouvements contestataires –Occupy Wall Sreet, Podemos, Nuit debout - n’ont pas d’ancrage populaire) :

Didier  Éribon : « We are the 99 percent »(Nous sommes les 99%) était un magnifique slogan, mais simplificateur  à l’extrême. Ces 99% comprennent aussi bien des gens dépourvus de toutes ressources, qui n’ont pas assez à manger, que d’autres qui possèdent un appartement dans le centre de Paris. Les 99% n’existent pas en tant que groupe politique ayant des intérêts communs. (...) Ma mère, mes frères, beaucoup de leurs connaissances voteront probablement pour le FN. Si on leur demande pourquoi, ils disent que ça ne peut pas être pire et qu’ils n’ont rien à perdre.

ZEIT ONLINE :

Ce qui est faux, nous l’avons dit.

Didier  Éribon :

Mais ils sont tellement désespérés qu’ils le croient. Ils voient comment l’UE a détruit la vie des Grecs et ils craignent d’être les suivants. (...)

Pour en revenir à la question de départ : pourquoi ma mère vote-t-elle contre ses propres intérêts, eh bien ! elle voterait tout de suite pour un parti de gauche qui lui donnerait l’impression de la représenter.(...) Personne ne vote pour un parti parce qu’il est d’accord en tout point avec lui. Nous votons pour un parti qui nous offre la perspective d’un monde où nous avons notre place. Et les ouvriers n’en veulent pas beaucoup plus.

[NDLR]

Nous disposons aussi de la traduction complète de cet article, très long, et qui aborde certains problèmes (racisme, rejet des migrants, homophobie, pro- ou anti-européisme sous l’angle de vue d’Éribon et concernent moins directement la question de l’électorat populaire.)

Original :

http://www.zeit.de/kultur/2016-07/didier-eribon-linke-angela-merkel-brexit-frankreich-front-national-afd-interview/komplettansicht

(1) https://lectures.revues.org/898

(2) https://www.youtube.com/watch?v=W-laUdk46tA

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